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« Des Lions pour des Lions », quand une fanfare aux relents balkaniques s’invite dans le métro.

Mon ami Amin est, depuis quelque temps déjà, un explorateur de world. Il parcourt les tags les plus exotiques et s’affaire devant les vitrines de ces nombreux labels à la douce senteur folklorique. Ainsi, quand je ressens le besoin d’une échappée musicale, il m’arrive d’aller prendre de ses nouvelles. Cette journée appartient à ce type de situation.

J’étais en route, assis sur un strapontin du métropolitain. Pris de fatigue oculaire, je laissais mes yeux couverts de leurs paupières. C’est lors de ce moment d’abandon que mon ouïe remarqua quelque chose de changé. Un cri joyeux et polisson se fait entendre et me tire de ma léthargie. Les sifflements et crissement aigus du métro ne sont plus, un roulis métallique au rythme cadencé les a remplacés. Je me trouve dans un wagon marqué d’une légère odeur diesel. Le soleil transperce la vitre et fait coller ma peau à ce skaï usé, relique abîmée d’un train soviétique.

Les claquements des roues sur les rails prennent une tournure entraînante. À vitesse tranquille, le train file avec l’énergie et la jovialité d’un corps de fanfare. Sur son unique voie, il découpe avec sinuosité des plaines aux reflets dorés. Le vacarme de la locomotive se mue en de puissants cuivres. Machinerie formidable et bienheureuse, il y a dans cette scénographie comme un air de marche des éléphants.  Je me vois Mowgli. Des bruits de couloir me tirent hors de mon compartiment. Un groupe de contrôleurs, mené par une taquine voix féminine, chante et danse la joie du voyage. Ils avancent à la queue leu-leu, les mains sur les épaules de le leur voisin, constamment balancés par le chahut régulier de la carlingue métallique. Au creux de chaque courbe les freins font vibrer le métal, rappelant curieusement un air de guitare gras et distordu. Le temps d’une cote un peu trop ardue, la machine se met au régime. Le paysage se savoure, je prends le temps, je sens le rythme. Quand la côte devient descente, pris dans la transe mon corps épris. Je peux vous l’assurer, les contrôleurs ne sont plus les seuls à danser. Seules les gares viennent ponctuellement stopper mon avancée, juste assez longtemps pour profiter d’une humanité aux inspirations musicales colorées. C’est le défilement de ces arrêts, aux couleurs usées par les années, qui me rappelle à la finitude de mon voyage.

Au moment où mes souliers quittent le train pour la plateforme, je fais ce constat amer: avec de la musique dans les oreilles, mon trajet de métro était bien plus plaisant à fantasmer.

« Model/Actriz », Pour tous ceux voulant écouter le son d’une montagne qui s’élève.

Après un moment relou, une dispute ou une quelconque prise de tête, j’en appelle au son. Mais loin de moi l’idée d’apprécier la tendresse ou les formes agréables d’une jolie balade, Non ! Il faut purger le mal par la violence, par le bruit. Catharsis, fais moi mal de tes harmoniques que je me sente vivre à nouveau.

Devant le feu, mon attention est avalée. Il en va de même en écoutant ceux qui bâtissent les montagnes. Tout commence par le rythme, la régularité implacable. Incessant et inaltérable, le battement marque une à une les marches rocailleuses, les quelques décimètres gagnés en direction des cieux. De cette énergie naît le mouvement tectonique primordial. Pour l’instant la terre est basse mais à chaque pincement, à chaque ligne, la collision apparaît de plus en plus évidente. La terre gronde. Elle s’agite. Sous le manteau de percussions, la tension se fait plus forte à chaque mouvement. Contact ! Le sol s’élève, la terre éructe. Voix sauvage, brute et violente. Incontrôlable, sa puissance projette d’innombrables morceaux de roches. Certaines pierres sont graves et lourdes. Elles roulent avec langueur sur les flancs coupants du tout jeune relief. D’autres sont plus petites. Projetées vers les airs transpercent-elles les nuages de poussière d’un cri strident.

Le sol se fissure, chaque accord sculpte un nouveau sommet. Course effrénée à qui sera le plus fort, le plus haut. Une falaise s’élève. Des pans de granit viennent toucher les nuages. Jamais la montagne ne s’affaisse. Grandir, croître. Le temps s’accélère, les cymbales se heurtent aux arêtes escarpées. Surchargé de poussière noirâtre un flash électrique fend l’atmosphère. Au sol, une titanesque aiguille rocheuse se brise. Vacarme assourdissant. Je reste figé devant la splendeur de concert de pierres. Entre deux gerbes de lave électrique, un souffle d’air frais vient balayer l’air vibrant saturé de souffre. Fugace photo du calme après la puissance. Les particules retombent.  Une nappe de particules sombres vient recouvrir les nouvelles aspérités. L’air est devenu irrespirable. Dorénavant il n’y a plus que les limbes et leur voix d’outre-tombe pour venir hanter ces agrégats informes.

De ma colère j’ai fait poussière. Terreau fertile pour un futur moment à la tonalité, je l’espère, florale.

« Hórmónar », pour croiser des Islandaises criant la grâce du Punk.

Dans la nuit sèche et froide je n’aime pas m’attarder. Tandis que chaque respiration s’apprécie de sa douleur, je marche. Il me faut quelque chose. L’air me brûle. Les bourrasques exhument des larmes. Je plisse les yeux, je n’en puis plus. Il me faut un album pour tenir ces vingt putains de minutes. Mes mains engourdies remontent l’arceau couvrant ma nuque jusqu’au zénith de mon crâne. Je sens avec douceur les coussinets qui viennent cercler mes oreilles, je suis paré.

Un son métallique, sorte de claquement régulier, déchire le flegme nocturne qui m’entoure. J’appréhende ce son. Il me figure des ouvrages de titans, des lieux où l’on plie le métal selon la volonté des hommes. La marche d’un marteau et d’une enclume, voilà ce qu’il me semble entendre. Le sol en tremble. Une basse rauque et puissante gronde à ma hauteur. Ses vibrations sont lourdes. Elle transpirerait presque une odeur de mazout.  Devant moi se dessine une Valkyrie tout de noir vêtue. Un langage nouveau vient à moi : diction abrupte, cassante, à la musicalité fiévreusement articulée. Ses cris sont fiers, ils guident son cortège de Guitares-hérauts. Les cordes électriques façonnent l’atmosphère, la saturent d’une tension orageuse.

Passion, fougue, débordement. Les frappes se chargent, s’accélèrent et s’accumulent. Je les sens sous ma peau, dedans elles grognent. Cut ! Moment suave, un fugace silence chanté retient ma jouissance en suspens. Une seconde et les rugissements reprennent pour mieux s’écraser sur les murs crasseux de la rue qui m’entoure. Les cris se crispent, ils se serrent, la rythmique également. Je cours. Peut-être par crainte de rater une croche perdue dans le rouleau de cette déferlante percussive.

J’ai l’impression que le temps s’étire. Les morceaux se font désirer. Au creux d’une épopée viking, la folie d’un cuivre se joint à cette bataille de la suprématie sonore. Des plaines couvertes de blanches se font envahir par des bataillons de noires. Bruit ou silence, calme ou tempête la Valkyrie me guide jusqu’au pied de l’immeuble.

Je quitterais presque ce froid avec regret. Je profite des quelques secondes restantes de musique avant avant de retrouver la chaleur d’un intérieur. Je pousse la poignée, la porte reste figée. Je lève les yeux : mauvais numéro. Je crois bien m’être perdu en route.

 

« Three Trapped Tigers », pour une marche virtuose sur les bords du chaos

Il est de ces visages que l’on croise et recroise sans y prêter trop grande attention. Une impression familière reste néanmoins présente à chaque rencontre. Ce visage, ce nom ou cet artiste fait figure de décor coutumier. Mais un jour, au détour d’un autre de ces imprévisibles face-à-face on se rend compte que le fruit que l’on croyait vert ne l’est plus. A-t-il mûrit ou bien est-ce moi ? Le temps est venu d’en goûter le jus.

Décrire des saveurs auparavant inconnues est un exercice périlleux. Ce n’est qu’une impression mais cet album, tout comme le registre musical auquel il appartient, m’apparait difficilement abordable lors d’une première rencontre. Le temps seul permet d’éveiller le goût pour l’amertume, l’acidité, l’aigreur…

Three Trapped Tigers nous submerge dans ses profondeurs de rock progressif. La perte de repères est importante. Je me sens comme pris dans le rythme permanent d’une chaîne de production. Résister m’est pénible. Les logiques rythmiques m’apparaissent absconses. Faut-il peiner avant de comprendre ? Sans doute. Fatigué de mon combat, mais néanmoins déterminé à ne pas lâcher prise, je finis par me faire emporter.

Je me découvre au centre d’une pièce sombre. Les arrêtes sont droites et régulières. Sur le sol une impression de battements puissants, souvent effrénés. Chaque coup soulève des gerbes d’étincelles, des coulées de métal en fusion. Dessous, dans les fondations, un tonnerre virtuose aux airs d’industrie lourde. Les vibrations me parcourent des pieds à la tête. Ma nuque se dresse. J’étire les bras et vois le plafond s’offrant à moi. Les couleurs y sont stellaires. Les notes s’allongent de leurs formes aériennes. Pour chaque touche enfoncée sur les synthés une aurore électronique s’imprime sur l’étendue bleue nuit au dessus de ma tête. L’impression est plus douce, plus languissante, plus pop.

Entre les deux temporalités, nichés entre les nébuleuses, des nappes électroniques et le triomphant fracas des caisses d’un dernier territoire s’offrent à mes tympans. Des lacérations électriques impriment les murs. Les cordes vocifèrent, elles sont agiles. Je les vois évoluer, déchirant les parois. Des crissements noises se font entendre, entrecoupés d’élancées aux tons Acid Jazz. Les pédales changent. Les accords se font tantôt machinerie saccadée et bruyante tantôt brume éthérée. Entre percussions volcaniques et clavier cosmique, la guitare, suspendue à ses cordes, fait du trapèze.

Le dialogue entre ces trois entités musicales est juste, créatif, vivace. J’y trouve une vraie synergie. Une puissance débridée, virtuose, parfois à la frontière du chaos.

« The Heavy », Quand on demande un FunkyRockBlues au shaker.

À l’époque où je ne dépassais pas un mètre cinquante mon père possédait encore un vieux Tepaz et sa collection de 45 tours. Certains de ces vinyles ont durablement forgé mes oreilles et mon imaginaire. Entre Benny B et les Rita Mitsouko je me rappelle avec nostalgie de ce genre de rock à la teinte chaude cuivrée, au groove prononcé et au grand cœur qui me faisait danser frénétiquement. C’est dans ce registre sonore que je vous emmène avec le dernier album de The Heavy : Hurt and the merciless.

L’atmosphère est d’une tendre chaleur, on la sent glisser sous la peau comme le cul-sec des premiers shooters. On entend le souffle du micro, le grésillement des amplis à lampes. Les projecteurs sont anciens, ils transpirent la poussière brûlée. Recouverts de simples gélatines monochromes, ils éclairent la scène de couleurs joyeusement saturées comme déformées à la façon des vieilles télévisions cathodiques.

Le show commence. La voix est une exhibitionniste. Du haut d’un porté bien roulé elle se magnifie, joue de ses charmes avec passion. La batterie bombant le torse la soutient avec puissance et justesse. Autour de ce binôme la parure du paon se dévoile, riche de formes et de couleurs. À la manière de ces comédies musicales de Broadway chaque instrument vient jouer sa partition dans la mise en scène sonore. Au son des cuivres les tabourets de bar se déhanchent du haut de leurs pieds. La tension des nuques suit en rythme la chorégraphie des cordes. De leurs élans dramatiques piano et synthé viennent parfois attendrir la scène. Tandis que cachés dans le décor les cœurs habillés en sirène ensorcellent le public. Il en perd la voix, l’alcool ayant déjà pris la raison.

Cet album manque peut-être de prises de risques, de nouveautés, reste qu’il exhume une palette de couleurs rayonnantes dont malheureusement la fabrication n’est plus trop à la mode, c’est un plaisir que d’y plonger les lèvres.

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