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« Lucky Chops », quand les cuivres deviennent braises.

Je soupire … Ça fait un bon quart d’heure que je me sens impuissant, coincé sur le siège passager d’une voiture qui feint admirablement bien l’immobilisme. Je me sens étriqué. Le plan de travail fraîchement découpé posé sur la plage arrière m’empêche d’abaisser mon siège. Quelle que soit l’orientation de mes fesses dans le creux du fauteuil, l’inconfort me frappe le dos. Le temps passera plus vite en musique. Je dégaine mon jack et d’un mouvement vif je suis branché au panneau de bord de la Peugeot. Mon index effleure l’écran de mon téléphone et se pose sur un nom : Lucky Chops.

Je ferme les yeux. Les premières notes sont cuivrées, le plastique des portières se met à vibrer. Mes épaules suivent le battement des caisses. Mon esprit peint des éclaboussures d’un orange piquant et intense. Un jaune saturé et éclatant vient s’y ajouter. Ma tête se met à saliver comme le ferait ma bouche devant un plateau de poivrons grillés. Une superposition d’émincés rouge et orange à la texture croquante recouverte d’une pincée Espelette. J’ouvre les yeux, les bouchons se sont ouverts, les voitures sont devenues orchestre.

Le volume est presque assourdissant. Les vrombissements motorisés viennent élargir  les graves.  Les cris stridents des japonaises débridées accompagnent les élancées lyriques d’un trompettiste fou. Les pots d’échappement des poids lourds soufflent la même profondeur que celle du saxophone. Plus fort, j’entends les klaxons qui se font l’écho des cymbales.

Entre compositions originales et reprises, cet orchestre automobile me transporte d’une scénographie à l’autre. Je me vois transporté dans une course effrénée où le trafic se mue en une fusée inarrêtable aux géométries kaléidoscopiques, puis me retrouve au cœur d’une célébration exubérante où me voilà encore devant un ballet parfumé de nostalgie heureuse où les voitures, harmonieuses ne cesse de s’entrecroiser sans jamais se heurter.

J’aime profondément ce registre musical qui a déjà su me faire pleurer de bonheur dans la folie d’un concert. Lucky Chops y mérite définitivement sa place. Le sourire est à mes lèvres, ma joie est à son comble.

“Mansfield. TYA”, pour voir la fantaisie des nuages dans la forme coupante d’un glacier.

Je crois que j’aime bien les gens pince-sans-rire. J’en ai connu un comme ça, un amateur de beurre. À table, entre deux tartines, il ne pouvait s’empêcher de lancer des répliques désopilantes avec le plus grand sérieux. Souvent étranges, parfois graveleuses, toujours inattendues, j’aimais par-dessus tout la rupture comique entraînée par la spontanéité de tels propos.

J’ai retrouvé cette saveur dans ce court album. D’une piste à l’autre je ne sais si les mots qui viennent à mon oreille sont acerbes, sarcastiques, ironiques, ou simplement sincères. Sans doute doit-il avoir un peu de tout cela. Fruit d’un travail de reprise par plusieurs artistes, l’intérêt de cet album réside ainsi dans son mélange des formes et des registres. Aux pistes de Mansfield. TYA chaque artiste ajoute son pigment, son tour de poignet. J’y vois autant de syncrétismes, au pouvoir terriblement dépaysant.

À la première écoute je me suis comme retrouvé devant la Vénus de Milo chaussée d’une paire de tongs jaune fluo. Un travail fin, policé, aux sonorités presque cristallines avec en son sein des propos créatifs à la trivialité parfois surprenante. Il y a quelque chose d’un délire artistique, et j’aime ça. Voulez-vous partir écouter une complainte légèrement dépressive à propos de l’ennui dans une boîte qui passe de la cold techno ? Ou peut-être, pourrions-nous nous lancer dans l’écriture d’une lettre d’amour alors qu’une électro hystérique et doucement acidulée prend d’assaut le poste radio.

Mais derrière ces péripéties auditives je trouve une poésie. Les textes d’un bleu glacier laissent entrevoir des évocations imagées, des architectures suggestives aux arêtes nettes et coupantes mais dont l’agencement inspire grâce et éclat en même temps qu’une certaine amertume aux ombres mélancoliques.

À ceux qui trouvent dans la douleur, la beauté de se sentir en vie et l’énergie de se mettre à danser, ou même à se moquer du monde, puisse cet album vous inspirer.

« Dizraeli and the small gods », quand la voix joue le rôle du Jeune Premier.

Au gré des sinueux chemins de Bandcamp on croise toutes sortes de personnes. Certaines jouent, d’autres chantent et, je dois admettre être bien plus exigeant envers ces dernières. Rares sont les moments où je laisse la voix  s’imposer au-dessus de la musique. Peut-être que je trouve généralement la musique plus sincère que le texte qui la pare. En un sens, mon exigence vis-à-vis de la chanson est double ; le texte doit se suffire à lui-même, tandis que la qualité du chant se doit d’être à niveau.

Je vous parle aujourd’hui d’un ménestrel moderne que je porte en haute estime.  Je l’ai croisé il y a de ça une dizaine de jours, assis sur son perchoir il n’était pas très difficile à reconnaître.  Je pris le temps de ralentir pour me mettre à son niveau et dès qu’il entendit le « clic » de ma souris il entama sa litanie. Sa dernière œuvre en date étant un Hip-hop dynamique et instrumentalement riche, je suis aussitôt surpris par l’épure de ses dernières créations.

La voix y est primordiale. Puissante et pourtant si agile, elle m’étreint. Elle m’emporte au fil de sa narration passant de flows rapides en eaux calmes en un claquement de cordes. Ces dernières, dénudées de tous artifices électroniques, relaient et amplifient la tension dramatique des textes portés à mon oreille. L’écriture de Dizraeli est sincère et habile en même tant que maligne. Ses récits parfois désabusés me renvoient à notre humanité. Ils  la narguent avec humour, bienveillance et sévérité sans jamais nous laisser dans la posture d’un public passif. On remarquera l’exemplarité de son articulation et de sa rythmique, quand on n’est pas déjà en train de taper frénétiquement sur son bureau, tentant désespérément de suivre le tempo.

Entre slam a cappella et chant blues/folk cet Ep possède un charme atypique et certain,  sans vouloir être « premier degré » j’avoue avec grand plaisir que cet album « me parle ».

« Parker’s music »: quand les nappes et les boucles viennent remplacer le ronronnement des vagues.

Parker's Music

Si sur bandcamp le Beatmaking et l’abstract/hiphop sont loin de faire partie des genres les moins représentés, je n’ai que rarement l’occasion de m’attarder sur une production musicale appartenant à ce registre. Le beatmaking a cela de périlleux qu’originellement il est censé mettre en valeur un chanteur et un flow avant lui-même. Or lorsque la voix s’efface et que le beatmaking se mue progressivement en abstract/hiphop il peine souvent à se trouver une identité propre. On entend souvent les mêmes types de sonorités, de rythmiques, généralement ponctués par ce samplage galvaudé faisant la place belle à des extraits sonores tirés de vieux films en noir et blanc.

Vous imaginerez mon plaisir en découvrant avant-hier un Ep qui a su dépasser ces écueils. Debut Ep est sorti en octobre 2015. Comme le nom le suggère il s’agit de la première œuvre de son créateur Parker’s Music. Cet Ep est un produit au croisement entre beatmaking et abstract/hiphop. Parker use de ces ingrédients sonores typiques des deux genres. On notera une batterie globalement en retrait doublée de cymbales, des mélodies explorant les fréquences plus aiguës à l’aide d’un clavier ou encore d’une flute et enfin ces nappes qui permettent d’insuffler une ambiance quasi-narrative à chaque piste. Cette recette est extrêmement bien maitrisée. Les sonorités ne sont pas répétitives d’une piste à l’autre, le samplage de voix ne tombe pas dans l’excès et l’orchestration de l’ensemble est plutôt propre.

Une réussite technique qui au regard des codes plus ou moins implicites du genre fait déjà de ce Debut Ep une bonne pioche. Cependant ce qui en fait la rareté réside plutôt dans ses extravagances. Les 40 dernières secondes de The Follow (track 2) m’ont simplement retourné la tête. Une fausse fin montée en épingle à l’aide de samples en reverse laissant apparaître avec surprise une guitare roulant des mécaniques, telle est la plus belle extravagance de cet Ep.

D’autres originalités ainsi qu’un penchant vers une musique plus électronique vous apparaitront sûrement à l’écoute. On regrettera que ces essais n’ont pas tous la même audace mais cela nous laisse toutefois attendre beaucoup de la suite.

« Fredson Jacobs », où la rencontre avec le songe psychédélique.

Fredson

Il est de ces objets que la présence répétée nous fait aimer, ce dont il est aujourd’hui question n’appartient pas à cette catégorie. Je vous présente aujourd’hui un authentique coup de foudre auditif nommé SERRT 24 sorti il y a peu et produit par le Danois Fredson Jacobs.

La nuit était déjà tombée depuis plusieurs heures. Les fenêtres ouvertes et la chaleur diffuse de l’ordinateur sur la couette me faisaient l’heure aussi agréable que silencieuse. Pas encore décidé à m’abandonner au sommeil je pars en quête de paysages sonores pouvant bercer ma nuit. C’est alors que je fus saisi, comme tétanisé de plaisir par le son qui entrait dans mes tympans. À la rencontre de cette Electro bio-morphe et végétale en perpétuelle déconstruction je plonge dans un état semi-conscient. I know s’engouffre dans mes veines et tord mes muscles de convulsions. Tout fait sens au sein du rêve. Les voix m’appellent, me figurent des gémissements de plaisir. Je me sens témoin d’une sorte de danse charnelle, au cœur d’un univers encore en genèse. Je m’y égare, tâte des fragments adorables de Venus fondante.

Comme vous pouvez vous en douter je suis tombé à genoux devant cet ep. Les 4 pistes le composant forment plusieurs instants d’un même rêve. D’un point de vue technique la recherche sonore accomplie par Fredson est impressionnante tant cette dernière est touffue et verdoyante. La rythmique, subtil mélange de ruptures continues et de crescendos, enivre nos sens. Mais ce qui fait avant tout la singularité de cet ep, c’est le travail accompli sur les voix. Il ne s’agit pas de textes ni de paroles mais plutôt de sons à l’humanité désarticulée. Jouant sur la vitesse et le pitch de ces samples vocaux, Fredson en fait des outils mélodiques et les change en pures charges émotionnelles.

Il n’est pas besoin de comprendre pour ressentir. Je vous invite à l’abandon face à cette rêverie au caractère primordial et lorsque le réveil viendra, tâchez de ne pas oublier la saveur du chant des oiseaux.

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