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« Yazmin Lacey », pour une douceur de rosée aux couleurs jazz

La fleur d’un nénuphar s’éveille. Il est matin, le soleil répand ses premiers rayons avec délicatesse. Les gouttes de rosée, délicatement posées, délicatement perchées, scintillent les premières couleurs du jour. Un microcosme prend vie. Les libellules frappent leurs ailes d’un ton feutré. Du haut de leurs pattes, des araignées d’eau se mettent à la danse. L’étang devient une scène. Plantes, insectes et animaux jouent la partition de leur vie.

Une petite Coccinelle noire tachetée de rouge se fait entendre. Son vol est léger, le battement de ses ailes est mélodique. Son attraction est presque irrésistible. Autour du point d’eau, des yeux de toutes les formes et de toutes les couleurs la regardent atterrir sur le pistil floral du nénuphar. Lovée dans le creux des pétales, elle s’abreuve d’une goute de rosée et la voilà qui se met à chanter. Le jazz effleure l’étendue stagnante.

Des êtres de tous genres s’animent en musique, seulement guidés par la suave voix. Son chant déploie un grain à la fois doux, sucré et parfumé ; saveur de miel de lavande. Les percussions sont vives, parfois nombreuses, souvent effleurées. Leur légèreté rappelle la fluidité d’une vague de sauterelles sautant  d’un commun élan lorsqu’un oiseau les survole d’un peu trop près. Attiré par la fleur flottante, Léon le bourdon fait jouer ses basses. Baryton de ses ailes, son vol est suspendu aux mélodies de la belle coccinelle. Un peu plus loin, assis sur les graviers, des scarabées dorés par le soleil venus lécher la berge se font un plaisir de nous faire partager leurs reflets chaleureusement cuivrés. Quelques araignées nichées dans leur toile se suspendent çà et là. Prenant leurs pattes pour un clavier elles rodent en agile pianiste, frappant élégamment leurs cordes tendues en suspension.

Yazmin Lacey livre un tout premier ep fin, gracieux et délicat. Une légèreté à savourer.

« Three Trapped Tigers », pour une marche virtuose sur les bords du chaos

Il est de ces visages que l’on croise et recroise sans y prêter trop grande attention. Une impression familière reste néanmoins présente à chaque rencontre. Ce visage, ce nom ou cet artiste fait figure de décor coutumier. Mais un jour, au détour d’un autre de ces imprévisibles face-à-face on se rend compte que le fruit que l’on croyait vert ne l’est plus. A-t-il mûrit ou bien est-ce moi ? Le temps est venu d’en goûter le jus.

Décrire des saveurs auparavant inconnues est un exercice périlleux. Ce n’est qu’une impression mais cet album, tout comme le registre musical auquel il appartient, m’apparait difficilement abordable lors d’une première rencontre. Le temps seul permet d’éveiller le goût pour l’amertume, l’acidité, l’aigreur…

Three Trapped Tigers nous submerge dans ses profondeurs de rock progressif. La perte de repères est importante. Je me sens comme pris dans le rythme permanent d’une chaîne de production. Résister m’est pénible. Les logiques rythmiques m’apparaissent absconses. Faut-il peiner avant de comprendre ? Sans doute. Fatigué de mon combat, mais néanmoins déterminé à ne pas lâcher prise, je finis par me faire emporter.

Je me découvre au centre d’une pièce sombre. Les arrêtes sont droites et régulières. Sur le sol une impression de battements puissants, souvent effrénés. Chaque coup soulève des gerbes d’étincelles, des coulées de métal en fusion. Dessous, dans les fondations, un tonnerre virtuose aux airs d’industrie lourde. Les vibrations me parcourent des pieds à la tête. Ma nuque se dresse. J’étire les bras et vois le plafond s’offrant à moi. Les couleurs y sont stellaires. Les notes s’allongent de leurs formes aériennes. Pour chaque touche enfoncée sur les synthés une aurore électronique s’imprime sur l’étendue bleue nuit au dessus de ma tête. L’impression est plus douce, plus languissante, plus pop.

Entre les deux temporalités, nichés entre les nébuleuses, des nappes électroniques et le triomphant fracas des caisses d’un dernier territoire s’offrent à mes tympans. Des lacérations électriques impriment les murs. Les cordes vocifèrent, elles sont agiles. Je les vois évoluer, déchirant les parois. Des crissements noises se font entendre, entrecoupés d’élancées aux tons Acid Jazz. Les pédales changent. Les accords se font tantôt machinerie saccadée et bruyante tantôt brume éthérée. Entre percussions volcaniques et clavier cosmique, la guitare, suspendue à ses cordes, fait du trapèze.

Le dialogue entre ces trois entités musicales est juste, créatif, vivace. J’y trouve une vraie synergie. Une puissance débridée, virtuose, parfois à la frontière du chaos.

« Lucky Chops », quand les cuivres deviennent braises.

Je soupire … Ça fait un bon quart d’heure que je me sens impuissant, coincé sur le siège passager d’une voiture qui feint admirablement bien l’immobilisme. Je me sens étriqué. Le plan de travail fraîchement découpé posé sur la plage arrière m’empêche d’abaisser mon siège. Quelle que soit l’orientation de mes fesses dans le creux du fauteuil, l’inconfort me frappe le dos. Le temps passera plus vite en musique. Je dégaine mon jack et d’un mouvement vif je suis branché au panneau de bord de la Peugeot. Mon index effleure l’écran de mon téléphone et se pose sur un nom : Lucky Chops.

Je ferme les yeux. Les premières notes sont cuivrées, le plastique des portières se met à vibrer. Mes épaules suivent le battement des caisses. Mon esprit peint des éclaboussures d’un orange piquant et intense. Un jaune saturé et éclatant vient s’y ajouter. Ma tête se met à saliver comme le ferait ma bouche devant un plateau de poivrons grillés. Une superposition d’émincés rouge et orange à la texture croquante recouverte d’une pincée Espelette. J’ouvre les yeux, les bouchons se sont ouverts, les voitures sont devenues orchestre.

Le volume est presque assourdissant. Les vrombissements motorisés viennent élargir  les graves.  Les cris stridents des japonaises débridées accompagnent les élancées lyriques d’un trompettiste fou. Les pots d’échappement des poids lourds soufflent la même profondeur que celle du saxophone. Plus fort, j’entends les klaxons qui se font l’écho des cymbales.

Entre compositions originales et reprises, cet orchestre automobile me transporte d’une scénographie à l’autre. Je me vois transporté dans une course effrénée où le trafic se mue en une fusée inarrêtable aux géométries kaléidoscopiques, puis me retrouve au cœur d’une célébration exubérante où me voilà encore devant un ballet parfumé de nostalgie heureuse où les voitures, harmonieuses ne cesse de s’entrecroiser sans jamais se heurter.

J’aime profondément ce registre musical qui a déjà su me faire pleurer de bonheur dans la folie d’un concert. Lucky Chops y mérite définitivement sa place. Le sourire est à mes lèvres, ma joie est à son comble.

“Mansfield. TYA”, pour voir la fantaisie des nuages dans la forme coupante d’un glacier.

Je crois que j’aime bien les gens pince-sans-rire. J’en ai connu un comme ça, un amateur de beurre. À table, entre deux tartines, il ne pouvait s’empêcher de lancer des répliques désopilantes avec le plus grand sérieux. Souvent étranges, parfois graveleuses, toujours inattendues, j’aimais par-dessus tout la rupture comique entraînée par la spontanéité de tels propos.

J’ai retrouvé cette saveur dans ce court album. D’une piste à l’autre je ne sais si les mots qui viennent à mon oreille sont acerbes, sarcastiques, ironiques, ou simplement sincères. Sans doute doit-il avoir un peu de tout cela. Fruit d’un travail de reprise par plusieurs artistes, l’intérêt de cet album réside ainsi dans son mélange des formes et des registres. Aux pistes de Mansfield. TYA chaque artiste ajoute son pigment, son tour de poignet. J’y vois autant de syncrétismes, au pouvoir terriblement dépaysant.

À la première écoute je me suis comme retrouvé devant la Vénus de Milo chaussée d’une paire de tongs jaune fluo. Un travail fin, policé, aux sonorités presque cristallines avec en son sein des propos créatifs à la trivialité parfois surprenante. Il y a quelque chose d’un délire artistique, et j’aime ça. Voulez-vous partir écouter une complainte légèrement dépressive à propos de l’ennui dans une boîte qui passe de la cold techno ? Ou peut-être, pourrions-nous nous lancer dans l’écriture d’une lettre d’amour alors qu’une électro hystérique et doucement acidulée prend d’assaut le poste radio.

Mais derrière ces péripéties auditives je trouve une poésie. Les textes d’un bleu glacier laissent entrevoir des évocations imagées, des architectures suggestives aux arêtes nettes et coupantes mais dont l’agencement inspire grâce et éclat en même temps qu’une certaine amertume aux ombres mélancoliques.

À ceux qui trouvent dans la douleur, la beauté de se sentir en vie et l’énergie de se mettre à danser, ou même à se moquer du monde, puisse cet album vous inspirer.

« Dizraeli and the small gods », quand la voix joue le rôle du Jeune Premier.

Au gré des sinueux chemins de Bandcamp on croise toutes sortes de personnes. Certaines jouent, d’autres chantent et, je dois admettre être bien plus exigeant envers ces dernières. Rares sont les moments où je laisse la voix  s’imposer au-dessus de la musique. Peut-être que je trouve généralement la musique plus sincère que le texte qui la pare. En un sens, mon exigence vis-à-vis de la chanson est double ; le texte doit se suffire à lui-même, tandis que la qualité du chant se doit d’être à niveau.

Je vous parle aujourd’hui d’un ménestrel moderne que je porte en haute estime.  Je l’ai croisé il y a de ça une dizaine de jours, assis sur son perchoir il n’était pas très difficile à reconnaître.  Je pris le temps de ralentir pour me mettre à son niveau et dès qu’il entendit le « clic » de ma souris il entama sa litanie. Sa dernière œuvre en date étant un Hip-hop dynamique et instrumentalement riche, je suis aussitôt surpris par l’épure de ses dernières créations.

La voix y est primordiale. Puissante et pourtant si agile, elle m’étreint. Elle m’emporte au fil de sa narration passant de flows rapides en eaux calmes en un claquement de cordes. Ces dernières, dénudées de tous artifices électroniques, relaient et amplifient la tension dramatique des textes portés à mon oreille. L’écriture de Dizraeli est sincère et habile en même tant que maligne. Ses récits parfois désabusés me renvoient à notre humanité. Ils  la narguent avec humour, bienveillance et sévérité sans jamais nous laisser dans la posture d’un public passif. On remarquera l’exemplarité de son articulation et de sa rythmique, quand on n’est pas déjà en train de taper frénétiquement sur son bureau, tentant désespérément de suivre le tempo.

Entre slam a cappella et chant blues/folk cet Ep possède un charme atypique et certain,  sans vouloir être « premier degré » j’avoue avec grand plaisir que cet album « me parle ».

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