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« Jumo », pour se noyer dans l’orchestre d’un océan digital.


Vous avez sûrement eu cette sensation qu’un son semble parfois venir de très loin. Pourtant, là, dans votre casque, il apparaît partout. Comme omnipotent. Est-ce lui qui résonne ou bien moi.

Nomade est mon embarcation. Alors que la mer est plate à perte de vue, la voilà qui se met à frémir pour chanter de longues et douces notes. Elle me réveille de son roulis avec tendresse et volupté. L’eau vient parfois frapper la coque d’une percussion égarée. Me voilà debout, capitaine d’un navire avec pour point de fuite les premières lueurs. Les sillons dessinent mon passage, le vent vient claquer mes voilures.

À mesure que la texture raffinée du gouvernail marque mes tympans, le soleil vient timidement prendre sa place dans mon axe. Mon regard est attiré par l’ombre de mon navire qui file à toute vitesse sur le miroir marin. Il suffit d’un clignement de paupières et la projection de mon vaisseau se mue en une silhouette aux contours de danseuse.  Ses gestes sont amples et mesurés. Nulle saccade n’est perceptible dans l’accomplissement de ses mouvement, les angles ont déserté. Seules les courbes sont aux commandes. Les extrémités de son corps semblent guider son tracé. Tels une bouteille abandonnée a son épopée maritime, ils suivent les circonvolutions de la houle harmonique et la force des courants électroniques.

J’ai le sentiment que si les tourbillons sonores venaient à m’emporter, l’écume nacrée m’élèverait au dessus des vagues. Je tremble dans un mélange de toute puissance et de fébrilité. La mer m’apparaît orchestrale ; maniant la lourdeur du son dans le fracas et le rouleau des vagues, portant mon bateau avec la légèreté d’un tintement de métal sur un mât.  L’ensemble est harmonieux, complexe, grandiose, source de rêves et de folies. Rien ne semble pouvoir perturber sa partition.

Je dois reconnaître prendre un grand plaisir à écouter le travail de Jumo. Il me rappelle le goût de mes premiers amours électroniques, la découverte d’une poésie abstraite et introspective. Mon seul regret concerne les pistes « à featuring » où la mer prend moins un air d’aventure que celui d’une sortie branchée sur un yacht.

« Luísa Maita », pour plonger dans l’intensité du rouge à lèvre carmin.


Les couleurs m’ont toujours été d’un grand soutien lors de la retranscription d’une ambiance sonore. Avec le temps et les écoutes successives la teinte de chaque son s’affirme au sein de mon imaginaire auditif. Et si mon nuancier prendra certainement encore plusieurs années avant d’arriver à maturation, les grands traits y sont stabilisés. Aujourd’hui on parlera de Rouges.

Un tabouret à trois pieds, central dans la pénombre, il est éclairé par une ampoule aux filaments rougeâtres. Au son criard du jack qui se branche, la foule, alerte, se mue en une mer silencieuse. Le rouge se fait plus intense, il commence à peindre les visages. Une silhouette féminine, presque esquissée se détache de son piédestal. Saisissante, fine, intense et sensuelle elle approche sa voix. Ses bras s’ouvrent. Je sens ses mains qui se posent avec douceur sur mes épaules. Ses lèvres habillées de braises montent à mes oreilles, les enivrent de suaves vibrations.

Le son résonne en moi, plein et brûlant. Je me sens comme au creux d’une serviette chaude, enrobé. Le rouge prend alors des teintes pourpres aux reflets de velours. Ce sont les rondeurs des basses qui m’inondent, mon cœur s’échauffe. J’entends les percussions qui se rapprochent. Au souffle des cymbales qui s’entrechoquent les lèvres braisées se ravivent. Prises par la nouvelle dynamique les cordes suivent l’appel d’air. En tension elles sont indispensables à une voix qui se livre à un spectacle de funambule. Les chansons se suivent telles les robes d’un défilé, collections et déclinaisons élégantes d’une même sensibilité. Une soie légère à la découpe échancrée et aux reflets framboisés se porte très bien sur quelques claviers sucrés tandis qu’une longue robe sensuelle bordeaux s’accompagne parfaitement de percussions tamisées sur fond de nappes profondes.

Cet album est relativement homogène. La dominante magenta est certaine, ce qui pourra provoquer chez certains un sentiment de monotonie, néanmoins le dégradé est assez bien fourni pour se laisser surprendre même après plusieurs immersions.

« Maal & Morris », Quand le Bling fait un passage en galerie.

Les albums que l’on apprend à aimer ont-ils une saveur différente des autres ? Nous paraissent-ils meilleurs, de la même façon que l’effort engagé dans un travail rend l’appréciation de ce dernier plus délectable ? Ou peut-être, car une fois la peur des eaux inconnues surmontée, ils nous révèlent des terres nouvelles, vierges et inexplorées, élargissant d’autant nos horizons musicaux. Sans prétendre à une réponse immuable je peux vous guider à la genèse de mon questionnement : Good morning I love you ?

Le miroitement sucré du champagne illumine le plafond du penthouse d’aurores d’or. Une Aphrodite plastifiée en tenue légère et à la peau tamisée s’enduit la poitrine du pétillant nectar. L’album porté à mon oreille s’incarne dans ce Ken, propriétaire de la demeure. Il sait qu’il a perdu goût à ce spectacle de sensualité synthétique et galvaudé. Le voilà « at the top ». Mais tel Bojack Horseman, bien que tout lui soit acquis, il ne parvient plus à saisir quoi que ce soit du bout de ses doigts bagués. Voici le spleen qui frappe à la porte. La vie aux élans auparavant hédonistes se dilue désormais dans un temps hachuré, aux plaisirs insipides.

Une fragilité artistique émerge de cette perte de sens. Les matières du parvenu s’effritent, se muent en formes contemporaines et minimalistes. À tâtons, leur agencement révèle une nouvelle quête d’identité. Le parvenu se légitime par le traitement sensible de ces matières synthétiques. La complainte en prendrait presque de lointaines inspirations folk. La toute confiance laisse place à l’incertitude. Le doute grésille et questionne parfois l’impuissance. Les émotions refont surface, la jouissance des plaisirs simples aussi. Toutefois, jamais la corde qui lie le parvenu à son origine ne sera coupée.

La richesse de cette orfèvrerie de pacotille est une première du genre pour mes oreilles. D’abord circonspect, surtout par mon mépris de l’auto tune, le temps m’a finalement convaincu. La séduction viendrait-elle de là où on ne l’attend pas ?

« The Heavy », Quand on demande un FunkyRockBlues au shaker.

À l’époque où je ne dépassais pas un mètre cinquante mon père possédait encore un vieux Tepaz et sa collection de 45 tours. Certains de ces vinyles ont durablement forgé mes oreilles et mon imaginaire. Entre Benny B et les Rita Mitsouko je me rappelle avec nostalgie de ce genre de rock à la teinte chaude cuivrée, au groove prononcé et au grand cœur qui me faisait danser frénétiquement. C’est dans ce registre sonore que je vous emmène avec le dernier album de The Heavy : Hurt and the merciless.

L’atmosphère est d’une tendre chaleur, on la sent glisser sous la peau comme le cul-sec des premiers shooters. On entend le souffle du micro, le grésillement des amplis à lampes. Les projecteurs sont anciens, ils transpirent la poussière brûlée. Recouverts de simples gélatines monochromes, ils éclairent la scène de couleurs joyeusement saturées comme déformées à la façon des vieilles télévisions cathodiques.

Le show commence. La voix est une exhibitionniste. Du haut d’un porté bien roulé elle se magnifie, joue de ses charmes avec passion. La batterie bombant le torse la soutient avec puissance et justesse. Autour de ce binôme la parure du paon se dévoile, riche de formes et de couleurs. À la manière de ces comédies musicales de Broadway chaque instrument vient jouer sa partition dans la mise en scène sonore. Au son des cuivres les tabourets de bar se déhanchent du haut de leurs pieds. La tension des nuques suit en rythme la chorégraphie des cordes. De leurs élans dramatiques piano et synthé viennent parfois attendrir la scène. Tandis que cachés dans le décor les cœurs habillés en sirène ensorcellent le public. Il en perd la voix, l’alcool ayant déjà pris la raison.

Cet album manque peut-être de prises de risques, de nouveautés, reste qu’il exhume une palette de couleurs rayonnantes dont malheureusement la fabrication n’est plus trop à la mode, c’est un plaisir que d’y plonger les lèvres.

« Zeal And Ardor », ou comment baptiser un profane dans un bain de métal.

zeal

Hérétiques éclectiques unissez vous ! Un apôtre du son s’est trouvé révélé. Le temps est venu de briser les idoles du genre, de brûler le fétichisme de la typologie. Ouvrez votre esprit et embrassez l’orgie des influences.


Zeal And Ardor s’est présenté à moi sur internet. Les adeptes de son dernier album, semblent relativement nombreux et correspondent à ces satanistes à la forte pilosité communément appelés métalleux. Malgré mon faible attachement à cette chapelle sonore j’ai cédé à la curiosité et fus immédiatement transcendé.

Une voix pleine de colère et de regrets s’extirpe d’une terre noircie par l’oppression. Les chaînes claquent alors que le blues commence à canaliser la rancœur des temps passés. Je prends conscience que mes bras, mes jambes, mes doigts se mettent à participer à ce rituel païen et libérateur. Les chaînes se brisent. Les cordes vibrent plus vite, plus fort. Ma nuque se raidit tandis que ma bouche tente en silence de mimer ce cri que j’entends au loin. L’Appel, détourné de sa mystique, gronde du grave de ses nappes. Le Mal d’une voix humaine m’engage à céder, à ne plus comprendre, à ne plus chercher à deviner la suite. Je lâche prise. Seul, nu, frappé sans discontinuité par une pluie percussive, j’admire la puissance du cyclone. Toutes sortes d’objets s’y rencontrent, se fracassant les uns les autres dans un ballet sonore magnifiquement assourdissant.  Mais il faut tenir bon. À celui qui sait attendre, L’œil du démon est révélé. On y est si bien, les choses y sont devenues fine poussière. Je m’allonge comme un enfant dans la neige, je fais l’ange. Tout y est si doux, d’un calme qui augure d’un nouveau commencement.

Cet album bien que court est extrêmement intense. La créativité y est débridée, sauvagement jouissive. Toute l’habileté de Zeal est de parvenir à agencer autant d’éléments, d’idées, de courants dans un seul petit album sans jamais que cela sonne faux ou forcé.

Auditeurs, le seul mal qui puisse vous arriver est de vous perdre l’instant d’un moment trop fugace.

 

Ps: le premier album de Zeal And Ardor, au nom éponyme, mérite lui aussi amplement qu’on s’y arrête. Mise à jour : Les deux albums de Zeal semblent s’être volatilisé de bandcamp (une histoire de signature sur label je crois), il ne reste que deux pistes.

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