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« Sorg », Pour se perdre dans une rondeur électronique et s’oublier marcher.

Le son se lève tel un souffle qui vient éclaircir le silence. Aujourd’hui je suis sans questionnements. Je veux dandiner de la tête sans réfléchir, sans analyser. Je veux écouter la musique d’un monde idéal, fait de volumes s’agençant avec perfection.  Un monde où rien ne serait à changer. Je veux profiter du beau, du lisse, de la beauté des reflets.

Je ressens certains albums d’électro comme un exercice de pure esthétique. Celui-ci fait parti de ceux-là.

À la manière d’un parfumeur cherchant les plus pures odeurs, je me figure une main qui, derrière clavier et contrôleurs, est allée rechercher l’essence d’un son, la genèse d’une forme. Aller si loin : travailler la texture sonore d’une courbe, se retrouver au cœur d’une fractale sans fin puis changer de perspective, trouver une bifurcation au creux d’un assoupissement et relancer, toujours relancer. Il y a comme un quelque chose de César, sculpture sonore insaisissable et fascinante. Succession de sons en expansion et en compression, arborant toujours les contours d’une géométrie millimétrée aux formes souples et arrondies.

Je me sens traversé par ces sons ronds. Leur étrangeté provient de leur forme mouvante, insaisissable. Toujours similaire sans l’être entièrement. J’ai le sentiment d’explorer un monde de variations. Cet univers m’apparaît néanmoins chaleureux, généreux. J’aspire à me faire enrober de ces textures sonores. Je suis attiré avec la même insouciance curieuse que les doigts d’un nouveau né vers un objet au revêtement encore inexploré. Des voix s’immiscent dans la beauté de ces paysages d’esthète, les frontières sont troubles. Je prend un plaisir enfantin à mimer du bout des lèvres les mouvements de chaque courbe sonore, à suivre les lentes pérégrinations des nappes électroniques par un lent roulis de ma tête sur mes épaules. Il en est ainsi jusqu’à l’oubli. les yeux fermés, abandonné aux décibels, mon corps se meut dans un espace régi par l’ouïe.

Sorg, tu m’as fait danser. C’était vraiment bien, j’ai même manqué de me prendre un mur.

« Juana Molina », pour écouter la pop expérimentale d’une bohème d’outre tombe.

Mes doigts tiennent avec attention la précieuse sérigraphie circulaire. La galette prend le rythme de la rotation. Ce n’est qu’alors que le diamant peut trouver la strie qui lui était promise. Cela est arrivé une de ces fois où, avec un regard d’enfant, j’ai pris le temps d’admirer la magie musicale naissant de cette rencontre entre pointe et sillon. Magie dont le subtil bourdonnement peut se faire entendre avant même d’allumer l’ampli.

Il était alors un peu plus de dix-neuf heures. Le ciel se couvrait de rideaux et les ombres issues de mes luminaires commençaient à imprimer de noir leur repaire nocturne. Soudain, au détour d’un regard vers ma platine, j’aperçus un petit être, pas plus grand qu’un verre d’eau. Il sortait de l’ombre, il en avait fait son corps. Cette silhouette, prisonnière de ses deux uniques dimensions, détacha ses pieds fixés dans un dernier trait d’ombre et commença à danser. Je pris conscience que cette chose était animée par le son. Elle bougeait étrangement. Une étrangeté qui me rappelait ces formes que l’esprit s’ingénue à nous faire voir lorsque les sens se perdent. Rappelez-vous de ces figures que l’on croise à la lisière d’une forêt opaque au cours d’une sortie nocturne un peu trop silencieuse.

La créature déambule guidée par le son, créant autour d’elle un mirage mystique. Une voix féminine mystérieuse guide sa marche aveugle. Je peine à me figurer un visage derrière cette voix. Peut-être celui d’une diseuse de bonne aventure. Figuration féminine aux croyances syncrétiques et au visage couvert d’apparat apparats rituels. Parfois les prophéties sont calmes mais la tension reste toujours là, présente. Les cordes semblent tendues, souvent comme en sourdine.

Les nappes donnent de la vigueur à la petite créature. La voilà qui se joue des perspectives pour étaler son ombre. Les percussions s’intensifient. Elles sont larges, elles s’accélèrent. Certaines cordes lâchent leur retenue. Une électronique furtive, fenêtre sur autre monde, s’invite dans la transe. Sur les murs, l’ombre animée s’étire. Suspendu aux délicatesses vocales, attiré par la course rythmique, je la vois qui se tord. Ses jaillissements dansés ouvrent de nouvelles perspectives, sans cesse surprenantes.

Lorsque la musique vient à se taire, la figure d’ombre s’évapore dans le blanc de mes murs. Je la retrouverai, je saurai la réanimer. Je crois que mon corps souhaite danser en sa compagnie une fois de plus.

« Le Prince Harry », pour retrouver avec insanité le faste temps des cathodiques.

La nuit est tombée. Les musiques d’ascenseur ont descendu leur volume, les sonneries de téléphones se refusent désormais à être dérangées. Quant aux jingles publicitaires, ils ont accompli leur migration quotidienne. Passage rituel de la rue à l’espace domestique. Je rentrais alors chez moi, casque vissé sur le crâne, quand mon écoute fut parasitée par le vrombissement lointain d’un néon suicidaire.

J’ai tendu l’oreille afin de pister le sonneur de trouble. Ma quête a pris fin quelques mètres plus loin, lorsqu’une lumière vacillante attrapa mon regard du fond d’une ruelle. Lorsque je me suis rapproché de cette tache à la couleur criarde, abandonnée à la noirceur nocturne, je pris conscience de mon erreur. Je me trouvais face à une vitrine de magasin, vestige d’un cybercafé sous Windows 95. Le vrombissement  ne provenait pas du néon, il suintait de ces vitres habillées par les feuilles d’un journal décennal. Alors que je mettais ma main sur le verre tremblant, je fus happé et me retrouvai transporté au cœur du tapage nocturne.

Une odeur de poussière brûlée m’attaqua soudainement les narines. À mesure que mes yeux s’habituaient à ce brusque changement de luminosité, j’eus l’impression de sentir du mouvement. Effectivement, des écrans cathodiques flottaient autour de moi. Ils vibraient de toute leur force hertzienne. De leurs boîtiers grisâtres respirait un parfum électrique. J’entendais dans un coin de la pièce un cœur de scanner. Les imprimantes envoyaient bruyamment les feuilles voler. Les vielles tours faisaient claquer les pales de leur ventilos sur leur câblage. Les claviers étaient sous l’influence d’une force invisible, chaque frappe sonnait telle une touche de synthé au son fier et à la tonalité néon.

De ce rituel shamanique électronique émergea une figure ; créature androgyne et anthropomorphe composée de fils de fer polygonés. Autour d’elle, son orchestre cybernétique. Telle une chef d’orchestre, avec sa maîtrise de l’air-guitar, elle guidait ses troupes d’une marche électro-grunge. Les souris dansaient frénétiquement du haut de leur connectique archaïque. Le son était fort. Ses teintes étaient saturées ; son rythme scandé avec puissance. Les nappes recouvraient toutes les fréquences. Des voix couleur garage fracassaient les petites enceintes éparpillées par ce grand tourbillon synthétique.

Cet album m’a emporté dans des contrées aux effets spéciaux datés mais à l’énergie véritable. Une belle découverte pour qui veut secouer sa tête au moins à 88 mph.

« Nnamdi Ogbonnaya », Pour goûter une glace aux parfums atypiques.

Drool, tel est le mot que j’ai découvert grâce à cet album. Répété comme un leitmotiv, je ne sais pas s’il faut chercher son interprétation. Je crois avoir peur de briser le mystère qui fait naître la magie, de nuire à l’attrait de l’ésotérisme.

Cet album intrigue. Sa construction sonore m’est éprouvante, l’écoute demande la même attention que celle du voyageur qui crée son propre chemin en terrain inconnu. La friche a grandi, repliée sur elle-même, elle a dressé de grands murs autour de son territoire encore mal déchiffré. Mystique, l’épaisse paroi suscite en moi de la curiosité en même temps qu’une certaine prudence. Je m’avance, je suis happé. C’est cette densité dans le feuillage verbal qui nous prend en haleine dès les premiers mètres parcourus. On avance d’un pied incertain, guidé par les résonances cuivrées du vent, par les lourds battements des troncs qui s’entrechoquent. Une magie lointaine densifie le son, les souches vibrent d’une intensité électronique. Toutefois le vent est un volage, son rythme est inconstance. Il lui arrive de suspendre l’instant.

Là, seules les feuilles bougent encore comme guidées par le besoin mystique de se frotter au corps du voyageur téméraire. Par ce contact le flow ininterrompu tâche de nous révéler l’âme du lieu. L’émotion est intense. Il y a comme une douleur qui émane des racines. Noueuses et tordues, elles semblent avoir grandi dans une terre solitaire. Elles sont ressorties grandies du manque. Désormais elles chantent avec contorsion les tourments et les fiertés de leur humanité sensible.

La forêt n’est pas pour autant monotone. Plusieurs biomes la composent. On trouve des recoins inspirés par la liberté d’un jazz contemporain, quelques autres cadencés par le beat électronique d’un hip-hop d’avant-garde, d’autres enfin s’éclaircissent d’une ambiance orchestrale. Mais partout, sur les troncs ou sur les souches, on trouvera de cette mousse au parfum expérimental.

Un album exigeant, sans doute difficile, mais dont les recherches sonores et créatives méritent amplement que l’on y passe un p’tit moment, intrigué.

« Stolen Jars », pour embrasser la vitalité du printemps.


Auriez-vous une envie de printemps, peut-être même d’été. Envie de cette fragrance de bitume qui se révèle après la pluie. Celle que l’on retrouve furtivement au zénith d’une éclaircie de Mai, où le soleil reflété sur le goudron mouillé se change en disque de lumière. Je ferme les yeux, ébloui. Alors, en cet instant fugace, je sens la chaleur se décalquer sur mon visage, je respire cette brise humide qui se frotte à mon visage. Cet instant-là je l’aime, il fait vivre.

Il y a dans l’album de « stolen jars »: kept une douceur sonore à la spontanéité joyeuse qui m’a rappelé de tels moments. Je suis dans le train, au premier jour des vacances, en route pour les paysages familiers de ma Provence. Ces instants sont grisants en même temps que rassurants, le sentiment d’être libre et de revenir à une temporalité moins agressive. Vient le temps d’échanger les crissements du métro pour la légèreté d’un vélo.

Je glisse, les graviers s’écartent de ma route, battent le chemin d’un rythme rapide. J’ai l’impression d’aller tellement vite. Les rayons de mes roues deviennent des cordes, les guitares résonnent avec la même énergie que mes coups de pédales. Le vent siffle dans mes oreilles, il chante avec passion sa liberté, son amour du mouvement. Je pense à celle que je vais rejoindre ce soir. Il me semble la voir. Se tiendrait-elle au centre d’un champ de blé, les épis dorés lui caressant les cuisses. Droite, sa silhouette poétique m’appelle à l’innocence des mots doux et aux tendresses champêtres. Un dernier coup de pédale.  Je me redresse et me laisse porter par la vitesse. Du haut de mon vélo j’admire. Je ne sais si j’ai les yeux ouverts, est-ce que cela importe ?

Cet album est touchant. J’y vois la nervosité jouissive d’un Vampire-Weekend, la contemplation heureuse de Youth-Lagoon, l’atmosphère d’une folk aux inspirations pop. Comme dirait ma grand-mère « tout cela a un goût de revenez-y ».

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